Episode 6: The night in NYC ou l’histoire de Petite


Un expatrié à New York / mardi, janvier 9th, 2018

« Et mais: I don’t care, viens on va à la soireeeeey »

 

Non, nous n’irons pas à la  soirée non. Enfin nous n’irons plus. Après avoir bien ri sur son état d’ébriété, le constat est irrévocable : elle n’est plus en état de rien. C’était une soirée qui commençait bien pourtant, de façon classique: on sirote des bières dans un appartement puis on part dans un night club de la ville. A NYC, à la différence de bien d’autres endroits aux Etats-Unis, tous les bars/boîtes ne ferment pas à 2h, mais vous avez quand même pris l’habitude de commencer les apéros tôt, au cas où. Et ça marchait plutôt bien, jusque là…

Vous vous regardez toutes, un peu embêtées par cette sentence tragique, dans ce métro qui tangue. Il y a 43 minutes on était en train de s’égosiller sur du Céline Dion, et maintenant  on est 6 physiquement, mais dans les faits nous avons perdu un soldat. « Partez sans moi les gars, je m’en charge, si sacrifice il doit y avoir, autant qu’il n’y en ai qu’un… ». En vrai t’es un peu fière de t’entendre prononcer cette phrase car tu sais que dans un film de guerre tu aurais été le gentil. Easy de toute façon,  c’est un poids plume, tu sais à peu près comment aller chez elle, et tu es encore fraîche comme un gardon.
« T’es sûr ? Ça me dérange pas d’aller avec toi, ça m’embête que tu sois toute seule. T’es sûr hein ? Bon pour rentrer chez elle, tu prends le chemin : … T’as compris ? Marjorie, t’as compris ? Tu y arriveras t’es sûr ? » (Nota bene à l’avenir : éviter de parler trop de ses soucis de repérage dans l’espace. Ça effraie les gens.)
Easy je te dis ! Vraiment. A moitié rassurées, elles finissent par descendre du train. Vous, ils vous restent une station. Tout paraissait si simple pourtant… Tu  aurais juste du la ramener tranquillement dans son lit sans encombres. Mais ça ne s’est pas trop passé comme prévu.
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Pour le bien et le respect de la

dignité de cette personne, nous la 

baptiserons « Petite ». Parce qu’elle n’est pas très grande. Et qu’une personne soûl ressemble beaucoup à un enfant, surtout celle-ci.

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Tu te retrouves donc seule avec Petite. Jusque-là endormie comme un ange, tu la réveilles en douceur. « Petite, on descend dans une station ». Malheur à toi, tu as  déclenché un ouragan. Voyant les autres partir, Petite court vers la porte du métro. « qu’est ce que tu faaaaaais ????? » Tu l’attrapes d’un bras. « We have to goooo » « Non, reste ici !!!». Par le bras restant tu attrapes la barre du métro. La scène te semble durer des heures, tu n’es pas si extensible d’habitude. Elles ne se ferment donc jamais ces foutues portes ? Tu ne te sens vraiment pas à l’aise dans cette position, tiraillée entre deux eaux.
Les portes du métro se referment. Pas si léger que ça le poids plume. Et dès que les parents partent les enfants dansent, Saleté de gamins. Très bien épreuve passée. « We have to gooooo  Marjorie. We have to gooooo ». C’est marrant cette tendance à confondre l’anglais avec la langue officielle du français soûl…
Okay on descend, on prend l’autre train, je te tiens Petite tu ne tiens pas sur tes pieds… Okay quelques marches à descendre, parfait on y est, assis toi. « blablabla ». Là elle dit des choses mais tu n’écoutes plus car dans ta tête tu te concentres sur le chemin indiqué auparavant par les autres…« Marjorie, t’es sûr ? ». En fait non tu n’es plus très sûr de rien, mais tu as accepté cette mission, maintenant plus de machine arrière possible.
« I mean……… reallyyyyy ? » … A qui elle parle ? … Ces enfants je te jure, tous plus stupides les uns que les autres. Le train arrive. Okay on la lève. On monte dans le train on la rassoit. Tu t’assois à côté d’elle, elle pose sa tête sur ton épaule et se rendort. Tu trouves ça a la fois mignon et dégoûtant. Parce que tu n’es pas une fille à câlins, mais tu n’es surtout pas une fille qui aime vivre dans la peur qu’on lui vomisse dessus. Elle entoure son bras autour de toi. Tu trouves ça définitivement attendrissant. Tu te laisses prendre au piège sans voir que l’autre main laissée sans surveillance commence à naviguer sans contrôle sur… la tête du monsieur d’à côté. Et merde Petite. Tu attrapes sa main, elle se débat, violemment en plus.  Tu souris au monsieur « Ahhhhh les enfants vous savez ce que c’est ! ». Non apparemment il ne sait pas, il te regarde un peu affolé. La main de Petite échappe de ton emprise à plusieurs reprises et réitère l’expérience. Cette fois le monsieur te regarde d’un air mauvais. Comme si c’était ta faute, mais toi tu n’y es pour rien… La dame d’en face, qui assiste à la scène à la meilleure place, te regarde hilare d’un regard qui veut dire « moi, je sais ce que c’est ». Tu aurais bien échangé quelques mots avec elles sur les incroyables émotions ressenties aux premiers pas de vos mioches respectifs, mais arrive la station qui annonce que maintenant, le plus dur est à venir.

Tout le monde descend. Tu la soulèves, la maintiens fermement. L’escalator est en panne, Fuck. « Petite tu peux monter ? » « Yes yes of course I can ». 1, 2, 3 marches… Arrêt, demi-tour. Elle me regarde là ou pas ? On dirait, mais son regard vide te laisse perplexe. Elle fait un « non » de la tête et redescend. Aller viens c’est pas grave on en trouvera d’autres. Elle te donne le mal de mer à tanguer comme ça. Et à marcher en zig-zag, vous avancez vraiment lentement. On a trouvé des escalators, mais du coup la sortie ne te parle pas du tout. « Et mais on est à la maison ». Tu la lâches, la regardes les yeux grands écarquillés  : elle a retrouvé la raison !!!! Hallelujah. « oui on est à la maison, tu sais par où c’est maintenant  ?». Elle part à gauche, commence à accélérer le pas. Sceptique, tu la suis un peu en retrait. « We don’t caaaaaare ». Elle a rechuté. Elle part en courant et fait signe au taxi de s’arrêter. Et merde. Tu la rattrapes, présente tes excuses au taxi et t’embarque dans le chemin qui te semble logique. « blablabla ». Le bilan est triste : tu es perdue avec une personne soûl à gérer. Mais tu n’es allée qu’une fois chez elle, UNE seule fois !!! On t’en demande trop. C’était une mauvaise idée. « je veux pas rentrer à la maison », « viens we don’t care » « Et mais… tranquille ». Elle parle, parle, parle… Et toi tu t’entends lui répondre d’une voix débilement douce comme à un véritable gosse persuadée que ça la tiendra tranquille. En vérité tu sais que c’est une bombe que tu tiens par le bras, une bombe à retardement qui peut exploser à tout moment… Et fatalement, ce moment arriva.
« Et mais tranquille j’ai dit lâche moi. Leave me alone. I said: LEAVE ME ALOOOOOONE ». Elle crie. Tu paniques. Tu vas lui en coller une c’est sûr elle joue avec tes nerfs. Et cette fois c’est sûr les flics vont t’arrêter pour enlèvement. Tu fatigues il faut dire… Elle part en courant, interpelle un énième taxi. Tu la regardes faire… et si elle prenait ce taxi… Après tout tu es vraiment curieuse de savoir quelle destination elle pourrait lui donner… Ça pourrait être drôle… Et oh reprends tes esprits elle s’en va ! Okay tu la rattrapes, la tires violemment et t’excuse encore une fois auprès du taxi. On reprend la route, sur le bon chemin, tu reconnais maintenant. Tu vois son immeuble. On y est. Elle se plante devant la porte, cherche ses clés. « C’est moi qui les ai tes clés » « Je retrouve pas mes clés » « c’est moi qui les ai, t’es mignonne mais pousse toi ». « Je retrouve pas… » Oh ta gueule à la fin. Tu la pousses. Tu ouvres. Reste plus qu’à trouver l’appartement. Tu sais qu’il faut monter au moins un escalier mais la suite…. Tu la laisses partir devant, espérant qu’elle fera le chemin par habitude. Bingo, elle se plante devant une porte, et cherche dans son sac. « J’ai pas mes clés » « Petite, c’est moi qui les ai tes clés… » « Non mais j’ai perdu mes clés ». C’est épuisant. Ce petit jeu peut continuer longtemps mais il ne t’amuse plus. Elle a utilisé toutes les forces que tu avais, physiques et mentales. Tu la pousses, de façon amicalement violente. « Oh pardon… ». 3 serrures, 2 clés. Tu ne t’ai pas amélioré en maths depuis l’épisode du métro, mais tu sais que ça fait beaucoup de probabilités d’échec.
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Exercice de maths, terminal ES. Chapitre 4 : Probabilités. Ce soir, ramenant une amie soûl chez elle à travers New York City, je suis en charge d’ouvrir sa porte, composée de trois serrures avec 2 clés. 

1/Calculer les résultats du jeu  

2/Admettons que je sois soûl aussi, re-calculer les résultats du jeu 

3/Aller boire un coup plutôt que de vous faire chier sur un épisode de probabilités. 

(Tu es persuadée que si tu avais eu ce genre d’exercices au bac, tu aurais pu être bien plus compétente) 

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Impossible d’ouvrir cette foutue porte. Et soudain l’illumination : « Petite, tu es sûr que tu habites là ? ». « Ba non ».

Elle frappe à la porte d’à côté. « Tu habites là ? ». « Non ». Toute cette histoire n’a plus aucun sens. Elle refrappe à la porte. A court d’idées,  tu frappes aussi. On ne sait jamais après tout. Vous faites un concours de celle qui frappe le plus fort. Elle te regarde en rigolant, les yeux toujours sans vie. Elle a vraiment l’air con. Tu te ressaisis, toi aussi t’as l’air con là. « C’est qui qui habite là petite ? ». « C’est mon collègue ». MAIS C’EST MOI TA COLLÈGUE. Tu cries intérieurement, tu es définitivement foutue.
Ça ne devait pas être cette étage, essayons plus haut. Elle frappe à une porte. 3 serrures 2 clés… Tu la regardes « Petite, pour la toute dernière fois, est ce que tu habites là ? ». Elle fait un signe de tête approbatif. Tu n’as plus rien à perdre de toute façon. Il te faudra tenter toutes les combinaisons serrures/clés pour atteindre la voie de la délivrance, mais c’était bien la bonne porte.
Elle enlève ses chaussures toute seule, non sans difficulté mais toute seule. Tu lui sers un verre d’eau. Elle te regarde toujours avec son air abruti mais tu t’y es fait. Tu as même peur de ne plus jamais la voir autrement. « Tiens » « J’en veux pas ». Sale gosse. « Bon, on va dormir ? » Elle te regarde l’air horrifiée. « Non ». Tu t’assois, commence ta réflexion sur l’abominable abomination de l’être et sur ceux que tu vas faire pour tes prochaines vacances (en fait pas du tout mais si tu prends un air réfléchi elle essayera peut être de t’imiter). Elle prend le verre d’eau,  le boit d’un trait, part faire un petit pipi, passe devant toi sans un mot et éteint toutes les lumières. Dans la pénombre de la nuit, dans ta triste solitude, tu te dis que l’enfer à une fin après tout. En plus elle ne t’a même pas vomi dessus, ça aurait pu être pire. Tu rallumes les lumières,  la suis. Elle est déjà déshabillée et presque couchée. En fait elle n’avait peut être pas besoin de toi, tout ceci n’était qu’une comédie au jeu d’acteur incroyable. « Bonne nuit Petite » « Ouais bonne nuit ouais ». Et boum endormie. Ça y est, mission completed.
 

Conclusion : Tu as la musique de Pac Man quand tu gagnes le niveau dans la tête tout le long du trajet retour, qui durera des heures. Au final tu le sais c’est le karma, fallait pas se foutre de son état d’ébriété au départ. Mais tu retiendras deux leçons de cette aventure : 1/l’alcool c’est mal 2/tu aurais du faire pipi chez elle avant de partir. Ah et surtout ne pas envisager d’avoir un enfant avant au moins 36 ans. Cet aperçu t’as suffit. Cet épisode de nuit, il aurait pu se produire n’importe où, mais c’est ce n’importe où qui le rend tout aussi unique dans chaque expérience. Vous avez eu de la chance de ne pas croiser la police, ils ne rigolent pas trop avec l’alcool en public à New York. Tu apprendras qu’au final si, tu sais retrouver ton chemin même si tu étais persuadée d’en être incapable. En fait, c’est ce genre de petit épisode de vie qui te fera comprendre que dans cette expérience tu as tout à prouver. Et ça marche… Compétence « Repérage de chemin » validé !

 

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