Episode 20: La tribu des enfants perdus


Siffler en travaillant / jeudi, février 1st, 2018

Etre étudiant: c’est sympa, c’est jeune, c’est frais. Etre étudiant en dernière année d’école: c’est toujours sympa, mais déjà un peu moins jeune et frais. 

« CASSEEEEZ-VOUS ». Ça, c’est ce que tu aimerais hurler quand tu vois les petits nouveaux de l’école stagnés dans le couloir sur ton chemin. Fraichement débarqués de leur prépa, leur IUT ou tu ne sais d’où puisque de toute façon qu’importe, ça ne t’intéresse pas. Avec leurs boutons sur la tronche, leurs bécotages dans les couloirs, leurs envies bizarres qu’ils ont parfois à parler très fort pour se faire remarquer, tu n’as pas honte de le dire : ils t’agacent.

Pourtant ils n’ont rien fait ces pauvres petits, mais il semblerait qu’entre eux et toi, il y ait un vaste monde appelé maturité. Et oui, toi, tu es dans ta dernière année d’études, et tu deviens dans la vie étudiante quelqu’un de vieillissant, bientôt à la retraite et poussé vers la sortie, ou l’entrée plutôt de ce qu’ils appellent « la vrai vie ». En fait t’es comme un con entre deux étapes, avec d’un côté les étudiants plus jeunes qui te tapent sur le système pour rester poli, et de l’autre les adultes, les vrais, qui ont un vrai boulot, un vrai chez eux, un vrai chien, plus de peluche pour dormir et qui utilisent du fil dentaire. Et en vérité tu n’aimes ni l’un ni l’autre.

Conclusion 1. Tu es devenu un adulte mais ce n’est pas ta faute

Une sensation étrange s’est installée en toi depuis quelque temps maintenant. Ça a démarré la première fois qu’on t’a appelé « Madame », que le professeur t’a vouvoyé ou que tu as entendu ton pote Marcel dire qu’il s’était fait un « tour de rein ». Tu as commencé à apprécier le vin rouge et laisser de côté le blanc moelleux miteux de soirée entre copains qui jadis te servait à abuser des douces sensations de l’ivresse. Tu ne bois plus trop d’ailleurs, et si tu dépasses un certain stade maintenant tu sais que tu en as pour 3 jours de récupération.

Tu apprécies volontiers un carré de chocolat noir avec ton café, que tu dégustes plutôt que d’engloutir, car tu commences à sentir ô combien il va être dur avec le temps de perdre les calories superflues. Le Nutella est devenu rare, la dernière fois que tu en as mangé tu as eu l’impression d’avaler une bouteille d’huile. Tu évites de manger trop sucré, trop salé et trop gras, tu commences à moins bien digérer qu’avant toutes ces choses industrielles. Tu fais plus attention à ta santé, puisque tu commences à sentir que ton corps peut t’abandonner aussi quelquefois. Tu as découvert le sens du mot « bio », tu commences à acheter des épices aux noms à sonorités étranges comme « curcuma » dont tu n’aurais jamais soupçonné l’existence il y a encore 2 ans, en même temps ça ne t’aurait certainement pas servi à assaisonner ton cordon bleu. Tu fais la guerre aux pesticides, achètes du sans gluten, fais tes propres soupes. Ah ça, tu deviens sain, mais tu deviens aussi un peu plus aigri.

« CASSEZ-VOUUUUUS », et oui les plus jeunes commencent à t’agacer. Ça t’agace qu’ils occupent la largeur du couloir devant leur salle en attendant que le professeur leur disent de rentrer. Auparavant toujours en retard, tu es maintenant toi bien assis au premier rang 10 minutes avant l’arrivée du prof. Tu réponds naturellement aux questions, bien loin du bilan du bulletin du lycée : « Doit plus participer en classe ». Tu n’es plus dans la passivité, et tu en deviens frustré d’être considéré comme un élève quelquefois. Tu as appris la valeur de l’apprentissage, les lois du monde du travail, le respect de la hiérarchie et l’importance de la communication. Alors oui, qu’ils se cassent de ton chemin les petits bizuts, qui ont maximum 3 ans de moins que toi, mais au moins 39 de moins en maturité. Qu’ils se cassent, eux qui te rappellent que tu vieillis, que ce monde de la jeunesse te distance, mais que tu devais être aussi un sacré crétin à leur âge. Tu ne supportes plus l’absence de dynamisme d’un âge ingrat révolu, d’ailleurs tu sais pourquoi on appelle ça comme ça maintenant.

 

Conclusion 2. Tu es un adulte parce que tu n’es plus un enfant.

Comme finalement tu ne leur hurleras pas à la tronche de « se casser », parce que c’est méchant et les pousser c’est plus rigolo, tu arriveras à percevoir des bribes de conversations. Ils parlent, tu analyses, c’est devenu un jeu, un jeu avec toi-même parce que oui maintenant si tu traverses un couloir c’est pour aller d’un point A à un point B, tu cours tout le temps, alors qu’eux n’ont pas l’air de comprendre encore que les discussions privés dans un lieu public, c’est gênant. Et tu as eu le droit à quelques perles :

« Et Fanny, Marc il a dit que t’étais trop bonne » C’est classe.

« Non mais no way quoi. Non mais attends, non mais ce n’est pas possible, non mais… » Tu as eu le temps d’aller d’un bout à l’autre du couloir sans finalement savoir ce que cette fille scandalisée à la voix nasillarde trouvait de si scandaleux dans sa vie. Sûrement le fait d’avoir encore des bagues.

« Non mais poto le zinc au bout de 12 shots il était mort sérieux j’en ai bu 36 et j’étais encore debout ». Heureusement que cette tendance masculine à extrapoler s’estompe avec le temps. Tout comme ce concours stupide que se lancent « les vrais hommes » quand il s’agit de boire. (Note pour toi-même : la proximité de ton école avec Marseille peut être un facteur aggravant. Bien sûr, on dit ça on ne dit rien…)

« Je sais pas… J’aime bien Thomas, mais il n’est pas aussi doux que Martin. Mais je crois que je préfère le côté Bad Boy de Lucien… » Tu ne sais pas si la plus exaspérante dans l’histoire c’est celle qui dit cette phrase ou la copine qui la conseille. « Non mais si tu n’arrives pas à faire ton choix tu peux tester Valentin… ». Il n’y a aucune logique, tu ne comprends rien. Et tu te dis que la polygamie, c’est sûrement la nouvelle tendance à la mode chez les vrais jeunes. Tu te sens un peu comme ta mère quand elle te demandait ce que signifiait le mot « kiffer ». Tu te sens vieux quoi.

Conclusion (la vrai) : Il ne te reste plus que quelques semaines de vie étudiante. Bientôt, on dira au revoir à tout ça, ça te rend nostalgique même si tu sens au fond de toi un décalage déjà trop grand avec ce monde. Et tu te souviens, tu te remémores de plus en plus tes premiers moments à l’école, quand tu étais jeune et insouciant, quand tu stressais pour trouver un stage de deux mois non rémunéré. Tu réalises le chemin que tu as fait en quelques années, celui qui t’a fait devenir la personne que tu es, avec les rencontres que tu as faites, les épreuves auxquelles il aura fallu faire face. Finalement, tu n’as plus tellement envie de leur dire de se casser aux petits jeunes, tu aimerais juste leur crier de profiter. Ces années resteront sûrement les plus intenses de ta vie, et tu n’aurais jamais pensé vivre il y a encore 3 ans tout ce que tu as vécu. C’est donc ça, grandir. Pourtant, même si tu vieillis, il restera toujours une part de l’enfant que tu as été, apeuré face aux changements, sûrement plus ou moins important selon les personnes. Et cet enfant aura toujours besoin d’un avis adulte, et tu seras toujours le jeune de quelqu’un. Et tu continueras à faire des choses stupides, à sauter sur un lit, te déhancher sur le dancefloor avec tes potes, regarder des dessins animés et t’extasier devant un papillon. Vieillir est nécessaire, mais grandir n’est finalement qu’un processus qui ne s’aboutie jamais. Le temps qui passe provoque bien des complications, pourtant tu lui dois bien des choses à ce temps, tu lui dois le recul, l’expérience de la vie, la sagesse, la maturité… Toutes ces choses qui finalement en y réfléchissant bien, ne sont vraiment pas désagréables à gérer.

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